Les enfants HPI : un moyen de distinction culturelle au cœur des dynamiques de classe ?

Depuis quelques années maintenant, il est régulièrement question de « haut potentiel intellectuel » chez les enfants dans les discussions et les témoignages à ce sujet sont fréquents dans les médias. Une analyse sociologique de ce phénomène peut nous permettre de révéler les dynamiques de distinction culturelle des classes supérieures et moyennes. Statistiquement, une grande majorité des enfants HPI sont issus des classes sociales supérieures[1]. Le diagnostic HPI serait-il une nouvelle façon de ces classes de se distinguer socialement et culturellement ?

On entend souvent parler des différences et inégalités économiques entre les classes sociales, mais beaucoup moins des inégalités culturelles et de la manière donc elles se reproduisent. Pourtant, il est intéressant de prendre en compte l’importance de la culture dans le maintien et la reproduction des inégalités, et à quel point ces inégalités en termes de capital culturel peuvent être problématiques.[2] Ainsi, la façon dont les individus des différentes classes sociales éduquent leurs enfants est un bon point de départ pour comprendre comment ils se distinguent les uns des autres et comment les classes supérieures et moyennes reproduisent leur capital culturel.

La distinction culturelle entre les classes sociales : inégalités et reproduction

Pour parler de distinction culturelle, il faut commencer par la compréhension d’un concept de base en sociologie : le capital culturel. Selon Pierre Bourdieu, sociologue, “nous héritons de notre famille des moyens matériels mais aussi des instruments de connaissance, d’expression, des savoirs, qui contribuent à la réussite scolaire[3]. La Culture avec un grand C, aussi appelée culture légitime, est la culture dominante dans notre société. On l’associe à la bourgeoisie, à travers des pratiques culturelles, des styles de vie et des goûts. Puisque les ressources culturelles ne sont pas égales dans les différentes couches sociales, les inégalités vont aussi s’installer dans l’éducation des enfants. Ces derniers sont influencés par le milieu dans lequel ils grandissent et les parents jouent un grand rôle dans la transmission du capital culturel[4]. Et si les inégalités culturelles se forment d’abord au sein des familles, elles se cristallisent ensuite à l’école. Dans l’institution scolaire, c’est la culture légitime qui est valorisée, l’école demande ainsi de restituer des savoirs précis basés sur des codes légitimes, qui sont attendus d’être acquis au sein des familles. De plus, selon les travaux de Bourdieu sur la reproduction sociale à l’école, les enfants issus de classes supérieures et moyennes auraient plus de facilités et de privilèges dans le milieu scolaire. A contrario, les enfants issus de classes défavorisées n’auraient pas accès aux mêmes ressources en grandissant et pourraient accumuler des lacunes concernant le capital culturel et donc la culture légitime.[5] Cela ne veut pas dire qu’un enfant issu de classe populaire ne peut pas s’intéresser à la culture légitime, mais la répartition des ressources culturelles n’étant pas égale, ce sera peut-être plus compliqué pour cet enfant en termes de ressources, d’identification ou de sentiment de légitimité. De plus, si Bourdieu voit les individus comme ayant des goûts liés à leur classe sociale de façon très homogène, un autre sociologue, Bernard Lahire critique cela : il explique que les enfants peuvent être confrontés à d’autres types de pratiques et choisir d’avoir d’autres goûts que ceux qu’on leur transmet, que ce soit avec d’autres adultes que leurs parents, ou bien avec leurs amis qui ont d’autres pratiques culturelles. Selon lui, les enfants ne sont pas des êtres passifs, c’est-à-dire qu’ils ne reproduisent pas uniquement les manières de faire de leur entourage mais sont en réalité en interdépendance avec les adultes autour d’eux. Ils peuvent très bien choisir la façon d’agir en fonction des différentes situations sociales dans lesquelles ils se retrouvent.[6]

Nous sommes donc influencés par plusieurs types de socialisations différentes en grandissant, mais nous le sommes en premier lieu par le milieu dans lequel nous évoluons. Les classes sociales supérieures se distinguent donc à travers l’accès à la culture légitime et leurs ressources liées au capital culturel. Nous pouvons observer cela via le niveau d’étude, mais de façon encore plus flagrante en observant l’implication dans la culture, les pratiques culturelles, les goûts ou encore les styles de vie.

Et les HPI là-dedans ?

A l’origine, les premiers tests de Q.I sont réalisés au début des années 1900 par un psychologue français, Alfred Binet. Le contexte de l’époque est marqué par l’école rendue obligatoire et ce pour toutes les classes sociales. L’éducation nationale veut alors faire du tri et calcule le quotient intellectuel pour discriminer vers le bas : on relègue les élèves qui réussissent le moins vers des filières moins valorisées ou des classes spécialisées. Ce n’est que plus tard qu’arrive le terme « surdoué », ensuite remplacé par le mot « précoce » pour éviter une appellation trop élitiste. Selon Jean Charles Terrassier, psychologue spécialiste des enfants à haut potentiel, le système scolaire serait trop ordinaire pour ces enfants. Ils souffriraient du fait de devoir régresser face à un niveau trop bas pour eux, et devraient donc renoncer à être brillants.[7] Il affirme cependant que cela touche toutes les couches sociales. Ce diagnostic serait donc neutre. Mais qu’en est-il réellement ?

Grâce à l’étude de Wilfried Lignier, sociologue, nous nous rendons compte que statistiquement, la majorité des enfants diagnostiqués sont issus de classes supérieures ou moyennes. Sur 500 familles françaises de l’échantillon de Lignier, 60% des pères sont cadres ou de profession culturelle supérieure. Seulement 3% des pères sont ouvriers. Pour ce qui est du diplôme des mères, 40% des mères ont un niveau de bac + 5 (l’équivalent d’un master en Belgique)[8].

En nous intéressant à la dimension sociale du phénomène des enfants HPI, nous allons plus loin qu’une explication biologique ou psychologique qui sous-entendrait que ces enfants sont naturellement plus intelligents que les autres. En observant le profil sociologique des personnes concernées, on se rend compte que la grande majorité des enfants HPI viennent des classes sociales supérieures. C’est de cette manière que l’on peut lier le concept de capital culturel et d’accès à la culture légitime comme moyen de distinction des classes supérieures et moyennes.

Selon Lignier, le diagnostic HPI s’inscrirait dans le cadre de stratégies éducatives des classes supérieures, en affirmant que faire reconnaitre son enfant surdoué permettrait d’augmenter le pouvoir de ce dernier face à l’école.[9]

Ce diagnostic ne serait donc pas socialement neutre, non seulement parce qu’il est en partie basé sur le calcul du Q.I qui, en mesurant une forme d’intelligence typiquement scolaire, discrimine les plus démunis et valorise les plus privilégiés[10] , mais aussi parce que, comme énoncé précédemment, les classes populaires sont sous-représentées statistiquement.

Nous pouvons donc tenter d’expliquer sociologiquement ces résultats grâce au rapport que les classes sociales entretiennent avec la culture légitime. Comme expliqué dans la première partie de cet article, le fait de participer activement à la culture et au loisir de ses enfants, c’est propre aux classes moyennes et supérieures. Cela se traduit par des stratégies éducatives, comme le fait de pousser aux études, des pratiques culturelles quotidiennes, et le fait de valoriser les métiers rentables et bien placés dans la société. Selon Lignier, les parents vont éduquer leurs enfants dans un bain de culture légitime et c’est dans cette dynamique qu’ils vont arriver à penser que l’école ne s’adapte pas à eux. Ce sont donc les ressources culturelles qui les distingueraient des autres en les plaçant en position de supériorité, reconnue et légitimée par l’état et l’école à travers le diagnostic de HPI.

Une dimension individuelle : valorisation et reconnaissance

L’analyse sociologique du diagnostic du haut potentiel est importante pour comprendre les dynamiques de classes et la distinction culturelle d’un point de vue macrosociologique. Toutefois, il peut être intéressant de ne pas simplifier excessivement en suggérant que ce diagnostic est uniquement utilisé comme un moyen de distinction sociale et culturelle. Cette approche risque de négliger la dimension psychologique individuelle qui sous-tend le diagnostic. En d’autres termes, réduire le diagnostic du HPI à un outil de distinction sociale pour les classes supérieures serait une simplification qui ignorerait des aspects plus complexes du phénomène.

Ce qui ressort de manière frappante et récurrente dans cette problématique, c’est la mise en avant de la souffrance et du sentiment de décalage des individus. Pour aller plus loin dans la réflexion, il serait intéressant d’explorer ce sentiment par rapport à la culture à travers le cas des transfuges de classe. Ces derniers peuvent éprouver ce sentiment de décalage entre leur milieu social d’origine et celui dans lequel ils évoluent, en raison de différences culturelles profondes qui vont au-delà des connaissances académiques. Ces différences culturelles, telles que l’accent ou les manières, ne sont pas explicitement enseignées et sont intégrées de manière informelle dès l’enfance. Les transfuges de classe maîtrisent ainsi les codes de différentes classes sociales mais peuvent se sentir en décalage dans chacune d’elles. Ils doivent apprendre ces codes implicites et se sentir souvent aliénés de leur classe d’origine.[11] Le diagnostic pourrait alors constituer un moyen de se rassurer sur ses différences, ou bien obtenir de la reconnaissance. Il serait donc intéressant d’approfondir cette piste de réflexion pour comprendre comment le décalage peut être lié à des questions de culture légitime et quelles stratégies l’individu emploie pour se rassurer et se sentir valorisé.

Dans le milieu de la psychologie, la reconnaissance de cette souffrance et la prise en charge du sentiment de décalage sont des aspects cruciaux dans la thérapie, ce qui peut ensuite amener à des diagnostics de haut potentiel intellectuel. De nouveau, la reconnaissance et la valorisation peut permettre aux patient et parents de se rassurer sur le sentiment de décalage. Mais ce diagnostic a ses limites, même en psychologie.

Conclusion

L’analyse sociologique du diagnostic du haut potentiel intellectuel (HPI) peut nous permettre de mieux comprendre les dynamiques de distinction sociale et culturelle à l’œuvre dans la société. Le lien entre le haut potentiel intellectuel et la culture légitime étant important, le fait d’insister sur un besoin de singularité psychologique innée peut entraîner une individualisation et masquer les dynamiques sociales en jeu. Les classes supérieures et moyennes étant majoritairement représentées par le diagnostic, on se rend alors compte que celui-ci n’est pas socialement neutre.

La thèse de cet article ayant pour but d’explorer les mécanismes de distinction culturelle ainsi que l’accès à la culture légitime et les dynamiques éducatives qui en découlent, l’aspect psychologique et individuel n’a été que brièvement abordé, mais il est bien sûr important à prendre en compte. Il est important de nuancer, pour éviter de simplifier excessivement en suggérant que le diagnostic du HPI est uniquement utilisé comme un moyen de distinction sociale et culturelle. En nous intéressant à la psychologie, nous nous rendons compte que certains individus peuvent trouver dans ce diagnostic un moyen de se rassurer sur leurs différences et d’obtenir de la reconnaissance pour leurs particularités. Une piste de réflexion concernant le cas des transfuges de classes serait un point de départ intéressant pour continuer sur ce sujet.

Le débat sur l’utilité du diagnostic et ses limites dans l’accompagnement des patients étant toujours d’actualité dans le domaine de la psychologie, il serait intéressant d’approfondir le sujet en réalisant une recherche sur les mécanismes de diagnostic, qui pourrait venir compléter les informations apportées dans cet article. Par exemple, l’accessibilité aux diagnostics qui pourrait expliquer d’une autre manière la faible représentation des classes populaires, ou encore la comparaison ou confusion avec les symptômes associés aux diagnostics de neuro-atypie comme les troubles du spectre de l’autisme, de déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité, anxieux ou encore dépressifs, qui pourrait masquer ces troubles et empêcher une prise en charge adaptée.

En complétant cette analyse sociologique avec une analyse psychologique approfondie, nous en apprendrions davantage sur ce sujet passionnant et questionnant qu’est le diagnostic du haut potentiel intellectuel et l’impact qu’il a aujourd’hui sur notre société, son rôle dans les dynamiques sociales et politiques ainsi que dans l’expérience psychologique individuelle des personnes concernées.

  1. Lignier, W. (2012). La petite noblesse de l’intelligence : Une sociologie des enfants surdoués. La Découverte. https://doi-org.ezproxy.ulb.ac.be/10.3917/dec.ligni.2012.01
  2. Point Culture TV. (2013, 12 décembre). Les droits culturels : Laurie Hanquinet. Youtube. Time Code : 0”40’ https://youtu.be/DYyhaeVlVLo?si=KDfhEZlkT_03bPnQ
  3. Pierre Bourdieu interviewé par Philippe Miquel, produit par la CNDP. (1991). Entretien pour “Chercheurs de notre de temps”. Youtube. Time Code : 4”13. https://youtu.be/ZRGOxuxB_3A?si=q_tM0orHHNIGYzaL
  4. Lahire, B (dir.). (2019).  « Enfances de classe. De l’inégalité parmi les enfants ». Seuil. 
  5. Bourdieu, P. et Passeron, J.C. (1964). « Les héritiers, les étudiants et la culture ». Les éditions de Minuit.  
  6. Lahire, B (dir.). (2019).  « Enfances de classe ». De l’inégalité parmi les enfants », p.28. Seuil.  
  7. Grégoire Simpson. (2024, 12 janvier). HPI : un diagnostic BIDON au service des BOURGEOIS ? (analyse sociologique et témoignage).Youtube https://youtu.be/ZxbiHec-HwQ?si=MaxIRIFMy1O5AXMA
  8. Lignier, W. (2012). Qui s’approprie le diagnostic ?. Dans : , W. Lignier, La petite noblesse de l’intelligence: Une sociologie des enfants surdoués (pp. 147-210). Paris: La Découverte.
  9. Coromines, L. (2023, août 8). Non, votre enfant n’est pas HPI, vous êtes juste riche. L’ADN. https://www.ladn.eu/nouveaux-usages/non-votre-enfant-nest-pas-hpi-vous-etes-juste-riche/
  10. Grégoire Simpson. (2024, 12 janvier). HPI : un diagnostic BIDON au service des BOURGEOIS ? (analyse sociologique et témoignage).Youtube https://youtu.be/ZxbiHec-HwQ?si=MaxIRIFMy1O5AXMA
  11. Rédaction, L. (2023, 21 février). Transfuge de classe : de quoi s’agit-il ? Quel ressenti chez les seniors ? Le Mag du Seniorhttps://lemagdusenior.ouest-france.fr/dossier-1357-transfuge-classe.html#:~:text=L’exp%C3%A9rience%20du%20transfuge,arr%C3%AAtent%20pas%20aux%20simples%20connaissances .
0 réponses

Laisser un commentaire

Rejoindre la discussion?
N’hésitez pas à contribuer !

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *