Politiser la psychiatrie : un thermomètre à démocratie ?
La psychiatrie semble ne rien à voir avec la politique. Pourtant, ce sont deux mondes qui sont profondément liés. Une démocratie peut être évaluée à la façon dont elle traite les plus vulnérables. Politiser la psychiatrie, poser un autre regard sur son histoire et ses abus, c’est alors mettre en lumière une époque, un ordre social.
Du régime soviétique à la seconde guerre mondiale, jusqu’aux expertises au sein des tribunaux, il existe beaucoup d’exemples illustrant le lien entre psychiatrie et politique. Mais avant cela il est nécessaire de remonter plus tôt dans l’histoire, aux prémices de l’eugénisme.
Au début du XIXe siècle, le médecin Benedict August Morel élabore la théorie de la dégénérescence des maladies mentales et de la criminalité. Il s’intéresse aux sources du délire, et visite plusieurs asiles européens. Il adhère aux théories naturalistes de Lamarck et Buffon qui considèrent les comportements marginaux comme relevant de « déviance naturelle de l’espèce ». Ce serait donc par la génétique que les comportements déviants se transmettent. Au fil des générations les déviances s’accroissent : les troubles légers deviennent des tares, puis se transforment en folie. Morel est convaincu de l’incurabilité des « dégénérés », et de la nécessité de l’internement, qui protège tant l’aliéné que la société.
La théorie de la dégénérescence a exercé une grande influence sur les penseurs du XIXe, tel que Prosper Lucas qui constate une aggravation des pathologies au fil du temps, ou encore le père de l’anthropologie criminel Cesare Lombroso, et sa théorie du « criminel-né ». La théorie de la dégénérescence a également inspiré au-delà du corps médical : Emile Zola aussi, s’en est inspiré pour construire l’histoire des Rougons-Macquart. Il a construit un ensemble de 20 romans retraçant la généalogie d’une famille. Le couple initial est composé d’Adélaïde Fouque qui finit sa vie dans un asile, et de Macquart qui est alcoolique et criminel. Ces difficultés se transmettent d’une génération à l’autre, les descendant·e·s sont sujets à la folie, la délinquance, ou encore l’addiction. Si la psychiatrie a invalidé cette théorie dès le XXe siècle, celle-ci a alimenté des idéologies eugénistes et racistes, et continue encore aujourd’hui d’influencer l’opinion publique.
Extermination des malades et des déficients mentaux en Allemagne nazie
En Allemagne nazie, les personnes déficientes et malades ont d’abord été contraintes à être stérilisées, puis ont ensuite été exterminées. Dès sa nomination au pouvoir, Hitler crée une loi réduisant le droit à la procréation des personnes ayant une maladie héréditaire (1933). A l’époque la schizophrénie, la maniaco-dépression*, l’épilepsie, et l’alcoolisme étaient considérées comme des maladies héréditaires. Le 14 juillet 1933, la stérilisation forcée débute, et la psychiatrie est contrainte à approfondir les recherches sur l’hérédité.
Nombreux psychiatres allemands de l’époque soutenaient cette loi, notamment Ernst Kretschmer qui déclarait : « Aucune loi morale ou aucune sorte de conception profonde de l’humanité ne peut nous contraindre à laisser ses lignées se perpétuer ». Émile Kraepelin écrit en 1938 que la politique nazie a fait « triompher » l’Allemagne et a été « d’une importance décisive pour la psychiatrie allemande ». Dans Mein Kampf Hitler déclarait que : « l’État devait se substituer à la nature défaillante et supprimer les existences inutiles ».
En août 1940 l’action T4 voit le jour : les hôpitaux psychiatriques du IIIe Reich reçurent des grilles de sélections afin de trier la patientèle, et de les transférer vers des camps d’extermination. L’action T4 fera 80 000 morts.
Ce génocide était censé demeurer secret, parce qu’il s’agissait de citoyen·ne·s allemand.e.s. Les hôpitaux mentaient aux familles des victimes sur les causes de la mort. Le mensonge éclata quelques années plus tard, et Hitler céda aux pressions de l’Eglise et mit fin à cette opération.
Les courants médicaux eugénistes ont donc leur part de responsabilité dans l’extermination nazie qui s’en est suivie. Le motif économique était également utilisé comme justificatif. Le gouvernement hitlérien avait publié des statistiques montrant les gains économiques réalisé avec l’opération génocidaire.

Alexis Carrel
Régime vichyste en France
Alexis Carrel, docteur français et prix Nobel de médecine en 1912 a soutenu le régime nazi, et déclarait que le danger des maladies mentales « ne vient pas seulement de ce qu’elles augmentent le nombre des criminels. Mais surtout de ce qu’elles détériorent de plus en plus les races blanches », et que « Pour la perpétuation d’une élite, l’eugénisme est indispensable ».
En France Vichyste aussi l’idéologie eugéniste domine, mais son expression politique est plus insidieuse. Il n’y a pas d’extermination des malades officielles, mais une volonté de la part de l’Etat français, de laisser mourir de faim et de froid les patient.e.s interné.e.s. Les conditions d’hospitalisation étaient déplorables, les malades étaient sous-alimentés. Plusieurs médecins ont décidé de témoigner, c’est le cas du docteur Requet, médecin-chef de l’hôpital psychiatrique du Vinatier à Lyon : « Je peux témoigner de scènes affreuses : les malades se mangeaient les doigts, ils mangeaient tout ce qui passait à leur portée, les écorces des arbres par exemple ». Entre 40 000 et 50 000 personnes en sont décédées. Ces traitements étaient réservés uniquement en psychiatrie, les malades hospitalisés pour des causes physiologiques recevaient de la nourriture en suffisance.
Régime soviétique
Dès la révolution d’Octobre 1917, les psychiatres se rallient aux bolchéviques afin de moderniser les pratiques thérapeutiques, mais aussi pour développer des dispositifs de propagande. Dans les années 50, la psychiatrie s’allie à l’Etat soviétique dans sa chasse aux opposant·e·s politiques. A l’époque, l’Etat soviétique est confronté à une crise de légitimité et à une perte de confiance envers le régime. Pour maintenir le contrôle, le KGB déploie de nouvelles méthodes pour réaffirmer son autorité.
Les psychiatres deviennent des policiers, et inventent des diagnostics nécessitant l’internement des dissident.e.s politiques.
Après avoir dénoncé les persécutions des Tartars, le major général Grigorenko fut arrêté et contraint à deux expertises psychiatriques qui établiront un diagnostic quelque peu farfelu :« développement paranoïaque de la personnalité associé à des idées réformistes », afin de l’interner de force.
Des scandales similaires visant des journalistes et des défenseurs des droits humains attirèrent l’attention, et la Russie fut alors contrainte de quitter l’association internationale de psychiatrie. Elle réintégra l’organisation en 1989, après que la législation eut été assouplie. Néanmoins, un article de loi publié la même année stipule que : « Une personne dont le comportement permet de conclure qu’elle souffre d’un trouble mental et qu’elle perturbe l’ordre social ou viole les règles de la communauté socialiste et constitue un danger pour elle-même et pour son entourage, peut être soumise à un examen psychiatrique sans son consentement. »
En 2020, Alexandre Gabichev, un chamane opposé à Poutine, a été enfermé de force en psychiatrie. Le directeur de l’hôpital déclarait vouloir prolonger son internement car Gabichev « souffre d’une surestimation de soi » car il a exprimé des idées pouvant « nuire au gouvernement ».
Expertise et justice
Aujourd’hui encore la psychiatrie se met au service de l’Etat lorsqu’elle est sollicitée par la justice. L’expertise psychiatrique est parfois nécessaire aux tribunaux, par exemple pour juger si un parent est apte à avoir la garde de ses enfants, pour déterminer la responsabilité criminelle, ou encore pour juger la capacité à subir un procès.
En France, une enquête de Médiapart révèle que plusieurs expert.e.s sont visé.e.s par des plaintes déontologiques. Certains rapports psy relatifs à des affaires de violences sexuelles comportent du vocabulaire sexiste et des propos relevant de la culture du viol : Les victimes sont culpabilisées, elles sont qualifiées de « sorcières » et « d’hystériques ».
Aux Etats-Unis l’expertise psychiatrique est également utilisée lors de procès pouvant entraîner la peine de mort. Cela place l’expert dans un dilemme moral évident, et engendre des abus mortels. Lors du procès de Barefoot, un homme jugé pour avoir assassiné un policier, un psychiatre a affirmé qu’il était un sociopathe et qu’il était certain à 100% qu’il récidiverait, alors qu’il n’avait jamais rencontré l’accusé. Un diagnostic aussi grave nécessitait pourtant un examen clinique approfondi. A moins que ce psychiatre ait des dons de voyance, il n’est pas possible d’être certain que l’accusé va encore passer à l’acte. L’association des psychiatres américains a contesté ces propos, mais le jury n’en a pas tenu compte et Barefoot a été exécuté. D’autre part, certains Etats Américains exigent que les condamnés à morts soient jugés aptes mentalement à être exécuté. Des experts sont alors mobilisés pour juger l’aptitude du condamné à être tué, et s’il ne l’est pas une médication leur est prescrite. L’humain devient alors une vache conduite à l’abattoir, et le soignant un vétérinaire.
Quelle politique de soin pour demain ?
Ces différentes situations ont en commun des psychiatres qui se mettent au service d’un Etat en devenant gardiens du contrôle social. Le psychiatre troque alors sa pratique de soignant contre celle de policier ou de vétérinaire, et le patient se transforme en prisonnier ou en animal. Il existe encore beaucoup d’autres exemples : lorsque d’éminents psychiatres tels que Antoine Porot ou John Colin Carothers ont utilisé leurs statuts pour justifier scientifiquement la colonisation en démontrant que certaines « races » sont inférieures à d’autres. On peut également évoquer la pathologisation de l’homosexualité, qui n’a été retirée du DSM qu’en 1973.
On pourrait malheureusement continuer de multiplier les exemples longtemps. Ce qui est important de comprendre c’est que, la psychiatrie n’a rien de naturel ou d’universel, elle dépend du contexte social dans lequel elle s’inscrit. La psychiatrie a tout à voir avec la politique, car pour pouvoir exercer avec humanisme, il faut que le régime politique le lui le permette. Soigner avec éthique ce n’est donc pas dépolitiser sa pratique, mais plutôt la recontextualiser afin de questionner l’ordre établi, les normes, les hiérarchies qui y règnent. Le.a soignant.e doit situer sa propre position dans l’espace social et la façon dont iel intériorise les oppressions systémiques. Pour gagner en humanisme, la psychologie et la psychiatrie doivent également reconnaître leurs passés. La deuxième guerre mondiale et la responsabilité génocidaire de psychiatres est toujours très taboue dans le milieu hospitalier. Pourtant la violence inouïe dont ont été victimes les malades de l’époque nécessite des excuses et de la reconnaissance. Passer sous silence l’opération T4 relève de l’indécence, et constitue une violence supplémentaire.
Il est néanmoins nécessaire de reconnaître que certains médecins, tels que Bonhoeffer, se sont également positionnés contre l’opération T4 et contre le nazisme. En France, des étudiant.e.s en psychologie, des professeurs et des psychologues se sont récemment mobilisés pour contre l’instrumentalisation de leur discipline à des fins transphobes. Cette mobilisation est une réaction au soutien de différents expert.e.s qui continuent d’assimiler la transidentité à un trouble psychique, et qui promeuvent les thérapies de conversion pour les enfants trans. Accompagner avec humanisme, c’est donc peut-être savoir se positionner dans l’espace social, et refuser toute intrusion réactionnaire au sein de ces disciplines.
Et aujourd’hui alors dans quel état se trouve la psychiatrie et qu’est-ce que cela dit de notre société ? Le secteur multiplie les crises depuis les années 80 et souffre du manque de moyens, ce qui engendre de la maltraitance institutionnelle. Gabrielle Menier cheffe de l’EPSM de la Sarthe par exemple, explique manquer d’une quarantaine de lits, que certains patients sont attachés pendant une semaine d’affilée et que d’autres sont placés dans les couloirs sur des brancards. L’organisation se bureaucratise, les administrations sont de plus en plus déconnectées des réalités de terrain, et peu de place est accordée au suivi psychologique dans l’hôpital-entreprise. Une démocratie peut être mesurée à la façon dont elle traite les plus vulnérables. Faire des économies sur le dos des plus fragiles révèlent des politiques néo-libérales animées par des idéaux utilitaristes et productivistes, idéologies voisines de l’essentialisme et de l’eugénisme. Car lorsque la valeur d’une personne est évaluée en fonction de sa productivité, il est aisé de considérer le malade comme un sous-humain dont la vie ne mérite pas d’être vécue.
Auteur/autrice
Lola Cantella
23/08/2025



