Portugal : La décriminalisation des drogues, vingt-quatre ans plus tard

En 2001, le gouvernement socialiste portugais a pris la décision audacieuse de décriminaliser toutes les drogues, constatant que les politiques répressives étaient inefficaces pour résoudre le problème. Vingt-trois ans plus tard, le Portugal à fait ses preuves et bénéficie désormais d’une reconnaissance internationale en la matière.

En 2001 le Portugal décriminalise et dépénalise toutes les drogues. Concrètement, cela signifie que l’ensemble des drogues, allant du cannabis jusqu’à l’héroïne, peuvent être consommées sans que cela ne constitue un acte répréhensible.
Il existe tout de même quelques nuances, il y a des seuils à ne pas dépasser, et certaines conduites restent prohibées. Ainsi, si l’usage privé est complètement déjudiciarisé, il n’est pas autorisé de consommer de substances sur la voie publique par exemple. Cet acte constitue une infraction qui peut conduire à une contravention et à l’obligation de se présenter devant un organisme proposant un service ou une aide. La vente de produits illicites constitue également un acte répréhensible.

Globalement l’idée c’est d’appréhender l’addiction comme une problématique sociale qui ne relève pas des instances judiciaires, mais plutôt des services dédiés aux soins et à la prévention. Vingt-trois ans plus tard, cette politique porte ses fruits, et le Portugal est cité comme un modèle à suivre.

Contexte historique

Pour comprendre pourquoi le Portugal a été si précurseur, il faut faire un point historique. En 1974 après quarante ans de dictature, Salazar tombe. Pendant ces quarante années la censure est très sévère et la consommation de drogue reste très rare.

Dans les nombreuses colonies portugaises, les colons découvrent différentes substances qui y sont très accessibles et tolérées. Ils sont revenus dans leurs pays avec de nouvelles habitudes. Ils étaient peu informés sur les substances qu’ils expérimentaient et étaient donc très exposés au risque d’addiction. L’ouverture des frontières transforme le pays en point central du trafic de drogue internationale. Dans ce contexte, l’apparition du sida fait des ravages.

En l’espace d’une décennie, la drogue devient un problème capital. Dans les enquêtes réalisées à l’époque auprès de la population, telles que celles de l’Eurobaromètre, à la question « Qu’est-ce qui vous inquiète le plus pour l’avenir de vos enfants ? », les drogues et la dépendance étaient les deux réponses principales. C’est ainsi que cette problématique est devenue une priorité politique.

L’État déploie des mesures répressives pour neutraliser le phénomène, mais rien n’y fait. Au contraire, la consommation monte en flèche. À la fin des années 90 près d’un pour cent des Portugais est héroïnomane, et c’est le pays de l’Union européenne avec le plus grand nombre de morts du sida lié à la toxicomanie. La société portugaise pose alors un nouveau regard sur les toxicomanes, qui sont désormais considérés comme des personnes à aider et plus à punir.

Quelques chiffres

De nombreux partis se sont opposés à la décriminalisation des drogues, préférant continuer la répression de peur de transformer le pays en un cartel à ciel ouvert ou de soutenir les trafiquants. De même, certaines organisations telles que l’Organe international de contrôle des stupéfiants ont fait pression sur le Portugal car elles estimaient que leur politique était dangereuse. Vingt ans plus tard, l’approche portugaise fait ses preuves. Les résultats positifs sont indéniables et même les partis et organisations qui s’y étaient initialement opposés se félicitent des avancées effectuées.

Les chiffres parlent d’eux-mêmes : Le nombre d’héroïnomanes est tombé à 0,3 %. Le taux de décès par drogue est le plus faible de l’UE, et est cinq fois plus bas que la moyenne européenne. Les taux de consommation pour toutes les substances illicites restent en dessous de la moyenne européenne. Le Portugal enregistre les taux de consommation les plus bas pour les 15-34 ans. Et le nombre de personnes contaminées au VIH parmi les injecteurs de drogues a fortement diminué en 20 ans, passant de 518 en 2000 à 13 en 2019. De même, la population carcérale a fortement diminué. En 2000, le nombre de prisonniers incarcérés à cause de substances illicites était de 43%, contre 17,7% en 2020

En 2015, une estimation a révélé que le coût social avait diminué de 12 % en cinq ans (de 2000 à 2004) après l’adoption de la Stratégie nationale, et de 18 % sur la décennie suivante (de 2000 à 2010). La première baisse est attribuée à la diminution des décès liés à la consommation de drogues, ce qui a réduit les coûts sanitaires indirects. La seconde baisse est due à une réduction significative des coûts associés au système pénal (tels que les coûts des procédures liées à l’usage de drogues et les pertes de revenus causées par l’incarcération des délinquants), résultant directement de la dépénalisation.

Politique de soin

Comme le rappelle João Goulão, président du Service d’intervention sur les comportements addictifs et les dépendances (Sicad), cette évolution positive n’est pas due uniquement à la dépénalisation de toutes les drogues, mais aussi à toutes les mesures d’accompagnement et de déstigmatisation qui ont été adoptées. C’est aussi en établissant des liens solides au sein du réseau des centres de traitements, en favorisant la réinsertion, en luttant contre les discriminations, et en faisant de la prévention. C’est la politique de soin dans son ensemble qui a permis ces avancées.

Quatre-vingt-dix pour cent des fonds dédiés à la lutte contre la drogue vont vers des programmes médicaux. Depuis 2001 le système de santé publique prend totalement en charge les personnes toxicomanes, et les soins de santé deviennent gratuits pour eux. Des équipes de médecins et de psychologues distribuent gratuitement de la méthadone (substitut d’héroïne) à des personnes dépendantes. Cela leur permet d’améliorer leur qualité de vie et de retrouver de la stabilité au quotidien. Les travailleurs sociaux tissent également des liens avec les bénéficiaires et peuvent les orienter vers des hôpitaux ou des centres te traitement.

Les premières salles de consommation à moindre risque, également appelées « salles de shoot » ont mis un peu plus de temps à arriver. C’est en 2018 que la première voit le jour à Lisbonne. Ces lieux permettent de limiter les risques d’overdoses et d’infections pour les consommateurs. D’autre part, afin de favoriser la réinsertion des personnes addictes sous traitement, certaines entreprises pratiquent la discrimination positive.

Un système imparfait

Si les avancées sont indéniables, il faut tout de même donner quelques nuances. D’abord, lors de la crise économique de 2011 beaucoup de Portugais se sont retrouvés sans emploi ou sans logement, et se sont tournés vers des substances illicites pour tenir le coup. Ce phénomène concerne particulièrement d’anciens héroïnomanes qui ont replongé avec la crise. La crise sanitaire a également fragilisé une partie de la population qui s’est réfugiée dans la consommation. Désormais c’est le crack qui pose davantage problème. Il n’existe pas encore de traitement de substitution, il est donc beaucoup plus difficile de sortir de la dépendance au produit.

D’autre part, si les bienfaits du modèle portugais sont reconnus, il existe tout de même certains défauts. Ce modèle reste tout d’abord ancré dans une approche prohibitionniste vis-à-vis des drogues et donc bien que les personnes consommatrices ne soient plus criminalisées, la consommation reste illégale, les Commissions peuvent imposer des sanctions et le système reste relativement intrusif dans la vie des consommateurs. La substance est confisquée (une sanction en elle-même) et cette substance continue d’être achetée sur le marché noir, où aucun contrôle de qualité du produit ne peut être effectué. Les consommateurs restent également exposés aux violences policières, en particulier les plus vulnérables.

De plus, bien que les personnes consommatrices ne soient plus considérées comme des « criminels », elles sont libellées comme étant « malades ». Cela reste problématique et stigmatisant, car toute personne consommatrice de drogues n’est pas forcément dépendante et n’a pas nécessairement besoin d’une intervention médicale. Certaines critiques ont aussi été émises vis-à-vis des seuils de quantité établis au Portugal pour définir si la possession de drogues est pour usage personnel ou pour vendre à profit. Ces seuils ont été décrits par certaines personnes consommatrices portugaises comme étant « inadéquats » et « trop bas ». Enfin, le Portugal a eu des difficultés à adapter son modèle au fur et à mesure du temps, et pris un certain temps à développer les salles de consommation à moindre risque ou les services d’analyse des substances.

Et dans les autres pays ?

Au début des années 2000, il existait un certain scepticisme à l’international à l’égard de la politique portugaise. Cela a poussé le pays à faire de l’éducation et à promouvoir les bienfaits de cette approche. João Goulão est régulièrement invité à l’étranger pour discuter de lutte contre les addictions. Selon lui, le Portugal a permis à d’autres pays de changer de point de vue et à favoriser une approche de soin.

À la suite d’une épidémie d’overdoses, l’Oregon est devenu le premier État américain à décriminaliser toutes les drogues en 2020. La Norvège a également suivi le mouvement en 2021. La Colombie-Britannique a quant à elle décriminalisé la possession de petites quantités de drogues dures en 2023. Globalement l’idée est la même partout, il s’agit de déstigmatiser les consommateurs et de réduire les obstacles qui empêchent les personnes d’accéder à l’aide et aux services susceptibles de leur sauver la vie.

Il est aussi important de prendre en compte le contexte socio-historique propre à chaque pays. Au Maroc, l’alcool est prohibé, au XVIe siècle l’usage de l’opium était normalisé en Extrême-Orient, au Pays-Bas le cannabis est légalisé … Le cadre juridique et les normes socioculturelles influencent les comportements à l’égard de la substance, et décriminaliser ne peut pas avoir les mêmes effets partout.

Si la politique de la décriminalisation est née au Portugal c’est justement à cause de son contexte historique. Malgré les défauts du modèle portugais, les chiffres témoignent de son efficacité et inspirent de nombreux pays à adopter une approche plus humaniste et progressiste.