Libéralisation de l’agriculture, jusqu’où ira l’Europe ? L’agriculture européenne sacrifiée sur l’autel du libre marché ?

Manger de l’agneau néo zélandais alors que des agriculteurs belges en produisent sur notre territoire ? Importer du poulet brésilien en échange de voitures bientôt interdites à la vente en Europe ? Se spécialiser dans les cultures cotées en bourse en vue de les valoriser sur le marché internationale ?

On marche sur la tête non ? Tel le slogan des premiers agriculteurs ayant lancé le mouvement historique de protestation des agriculteurs début 2024 en retournant les panneaux d’entrée des villes.

Libéralisation, ouverture des marchés, baisse des taxes douanières, mise en concurrence. Tout cela est-il vraiment bon pour nos agriculteur.ices européen.nes. Nous reviendrons sur l’histoire de la libéralisation progressive de l’agriculture au sein de l’Union Européenne et verrons les impacts d’une telle politique sur le secteur. L’accord UE-Mercosur, en négociation depuis 20 ans et qui s’apprête à être finalisé, portera-t-il le coup de grâce à l’agriculture européenne ? Ou réveillera-t-il un sursaut collectif ?

L’agriculture, ciment historique de l’Europe

Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, l’agriculture européenne s’est affirmée comme un pilier fondamental de la reconstruction économique et sociale du continent. Alors que l’Europe était dévastée par le conflit, l’agriculture, sectoriellement diversifiée et encore largement traditionnelle, est apparue comme une condition sine qua non pour garantir la sécurité alimentaire, relancer l’économie et stabiliser les sociétés. Dans un contexte de pénuries alimentaires et de besoins urgents, les pays européens ont rapidement pris des mesures pour moderniser leurs structures agricoles. C’est dans ce cadre que, dès 1957, la création de la Communauté économique européenne (CEE) a amorcé le processus de libéralisation du commerce agricole au sein du marché commun, avec pour objectif de surmonter les obstacles économiques et d’augmenter la production. En 1962, la mise en place de la Politique Agricole Commune (PAC) a marqué un tournant décisif, en proposant des mécanismes de soutien à la production et en établissant des prix garantis pour les produits agricoles au sein de la CEE. Le double objectif à l’époque était alors de garantir des revenus satisfaisants aux agriculteurs tout en offrant des prix convenables aux consommateurs. 1

En créant la politique agricole commune en 1962, les États européens ont fait le choix de mettre en commun leurs moyens pour nourrir l’Europe de l’après-guerre2. Cette politique a certes permis de relever le défi de l’autosuffisance alimentaire à l’échelle de notre continent et à faire de l’agriculture une composante essentielle du patrimoine historique et culturel européen. Pourtant l’agriculture européenne connaît aujourd’hui une crise majeure. On compte aujourd’hui environ 10 millions d’agriculteur.rice.s en Europe3 contre 30 millions dans les années 60. La profession subit une vague de suicides et une précarité marquée par rapport aux autres secteurs. L’agriculture industrielle est également responsable de nombreuses atteintes à l’environnement : pollution des cours d’eau, déclin de la biodiversité, érosions des sols..

L’ambition de l’Europe pour l’agriculture a-t-elle été engloutie par le libre échange ? L’Europe est-elle allée trop loin ?

L’heure du marché mondial- Orientation de la politique agricole européenne des dernières décennies

En 1947, les accords du GATT sont signés par 23 pays. Bien que l’agriculture soit initialement exclue des discussions, ces accords ont posé les bases du libre échange mondial pour réduire les barrières commerciales dans divers secteurs. Avec le temps, cet accord multilatéral a été rejoint par de nombreux pays transformant le GATT par la création de l’OMC, comptant aujourd’hui 164 membres et couvrant la quasi-totalité du commerce mondial.

La Politique agricole commune européenne de 1962 est rapidement mise sur la sellette du commerce international au point qu’elle devienne dans les années 80 l’un des enjeux majeurs des négociations commerciales internationales. Jusqu’en 1986 le secteur est exempté. A cette date, un nouveau cycle de négociation du GATT, sous l’égide du néolibéralisme de Margaret Thatcher, Ronald Reagan et de la commission européenne4, inclut cette fois l’agriculture.

Le protectionnisme de l’agriculture européenne revient au centre des négociations en 1990 lors de la conférence ministérielle du Gatt à Bruxelles. La pression, en particulier des États Unis, entraînera alors une réforme historique de la PAC en 1992.

En 1994, après des années de négociations, l’accord de Marrakech est signé par 117 pays et institue de nouvelles règles du commerce international incluant l’agriculture : facilitation de l’accès au marché internationale, réduction des soutiens internes à la production, amélioration de la concurrence à l’exportation… Il prévoit également la transformation du GATT en OMC.

La réforme de la PAC de 1992 est clairement modelée par les règles futures de l’OMC. La réforme est passée d’une logique de soutien des prix (avec les failles que cela comprenait comme la crise du lait dans les années 1980, où la production européenne soutenue par des prix garantis, avait entraîné une surproduction et donc l’instauration de quotas laitiers) à une politique d’aides directe aux exploitations agricoles. Le prix des denrées agricoles passe alors sous le coût réel de production, à la merci de l’agro-industrie et de la grande distribution pouvant s’approvisionner à moindre coût !

Ces nouvelles règles mettent alors en concurrence les agriculteur.ices de part et d’autre de la planète, bien que leurs conditions de productions soient différentes : coût de la main d’œuvre, conditions climatiques, accès aux outils de production, normes environnementales… Il y a une centaine d’années, l’écart de productivité entre les agriculteurs les moins productifs et les plus productifs du monde avait un rapport de 1 à 10. Aujourd’hui ce rapport est de l’ordre de 1 à 500. Cette avancée de productivité, comme le soulignent Marcel Mazoyer et Laurence Roudard dans leur livre Histoire des agricultures du monde, n’avait en elle-même aucune raison de nuire aux autres agricultures. Mais parallèlement à la révolution agricole (et à sa mécanisation), la révolution des transports  a désenclavé et mis en concurrence toutes les agricultures du monde, facilitée par les nouvelles règles de commerce internationales. Cette mise en concurrence a eu notamment comme effets de tirer les prix des denrées alimentaires vers le bas, la spécialisation de pays ou régions vers quelques cultures d’exportations, la fragilisation des paysanneries locales et traditionnelles (au Nord comme au Sud) et la disparition peu à peu des paysan.nes.5 Tout cela accompagné également de conséquences dramatiques pour l’environnement et le climat dues à l’intensification des pratiques agricoles.

L’UE a tellement bien pris part à la grande valse du libre-échange, qu’elle est devenue première exportatrice (agricole et alimentaire) mondiale et troisième importatrice mondiale. En tenant compte de la très grande proportion de boissons alcoolisées dans le solde positif agricole, l’UE a finalement un déficit alimentaire (donc hors boissons alcoolisées) de près de 24 milliard d’euros en 2019. 6

Libéralisation, jusqu’où ira l’Europe ?

Le constat est alarmant. Que ce soit en Europe ou ailleurs, les agriculteur.ices ne vivent plus de la vente de leur production agricole. Les prix sont devenus complètement déconnectés de la réalité des coûts de production et sont désormais liés aux prix volatiles du marché international. La survie des agriculteur.ices est dépendante des aides de la PAC, controversées pour les inégalités dans le versement des aides (basé sur la superficie agricole et favorisant ainsi l’agrandissement des fermes, leur mécanisation et standardisation). La PAC est devenue le plus gros programme de subventions publiques au monde, qui distribue environ 50 milliards d’euros par an aux exploitants et aux grandes firmes agroalimentaires du continent.7

Les grandes puissances économiques mondiales, toujours en quête de nouveaux débouchés pour leurs exportations, et confrontées aux limites de la libéralisation du commerce au sein de l’OMC, ont multiplié les accords bilatéraux et régionaux pour contourner ces obstacles.

En 2024, l’UE était engagée dans plus de 40 accords de libre-échange  avec divers partenaires à l’échelle mondiale (77).8

Carte des accords de libre échange signés par l’agriculture européenne 9

Un de ces accords, discuté depuis plus de 20 ans et remis sur la table actuellement, est l’accord UE-Mercosur. Cet accord, plus que controversé, est à l’origine de la colère des agriculteur.rice.s début 2024, décrié pour des raisons à la fois économiques, environnementales, sociétales et politiques. L’accord vise à renforcer les échanges déjà existants entre les deux régions, par l’abaissement des barrières tarifaires.10

Alors que l’Union européenne affirme s’engager dans le respect des Accords de Paris, elle autoriserait néanmoins les industriels européens à continuer la production de véhicules à moteur thermique, bientôt interdits sur le marché européen, afin de les exporter vers les pays du Mercosur. En misant sur l’électrique pour son propre territoire, l’UE envisage d’augmenter les exportations de véhicules flex-fuel vers le Mercosur, tout en sécurisant son approvisionnement en métaux critiques nécessaires à la fabrication de batteries. En retour, l’UE accepte de réduire ses barrières douanières sur certains produits agricoles demandés par les pays du Mercosur, tels que la viande bovine, la volaille, le sucre et l’éthanol. Bien que les nouveaux quotas puissent sembler modestes, ils affecteront des marchés agricoles déjà fragilisés et viendront s’ajouter aux concessions existantes ou en cours de négociation.11 Comme le soulignent de nombreuses ONG, les agriculteur.ices de part et d’autre de l’Atlantique ne sont pas soumis aux mêmes règles et normes environnementales (pesticides, antibiotiques, …).

La Via Campesina, organisation internationale regroupant des mouvements paysans, des petits et moyens agriculteurs, des travailleurs agricoles, des femmes rurales, des peuples autochtones et des sans-terres à travers le monde est fermement opposée à l’accord de libre-échange entre l’UE et le Mercosur. Elle estime que cet accord menace les droits des paysans, favorise les grandes multinationales au détriment des petites exploitations, et aggrave les crises climatique et alimentaire.12 Comme le souligne Andoni García, membre du comité de coordination de la via Campesina, trouve que les racines des problèmes qui fleurissent aujourd’hui dans les campagnes remontent au début de l’établissement des règles du commerce international dans l’ère de la mondialisation. « Le point de départ est la PAC de 1992, “qui s’est adaptée aux négociations du cycle d’Uruguay de l’Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce (GATT).  (…) C’est là que commence l’influence de la mondialisation et de l’OMC sur la politique agricole européenne ». 13

Comme le souligne Maxime Combes, économiste et une des figures d’Attac France, deux points de vue s’opposent sur la vision de ces accords de libre échange. Vous avez celles et ceux qui pensent que c’est en libéralisant le secteur de l’agriculture que les secteurs en pointe de l’agriculture européenne vont pouvoir vendre et exporter leurs produits aux quatre coins de la planète, et ceux qui pensent que l’agriculture est en fait un bien trop précieux pour en laisser la gestion aux marchés internationaux. »

Et comme il le souligne dans un entretien à radio France, « Le monde agricole a un peu le sentiment qu’on est toujours en train de sacrifier ses productions pour faciliter l’exportation depuis l’Union Européenne d’autres types de produits ».
Voitures ou services financiers, que ce soit dans le cas de l’UE Mercosur, mais aussi d’accords déjà signés comme celui avec la Nouvelle Zélande en 2022, «en échange bien souvent de produits agricoles que l’on produit sur notre propre territoire. 14

Au-delà des risques économiques pour les différentes filières, cet accord reflète aussi les difficultés de l’UE à imposer des clauses et des mécanismes de réciprocité (clauses miroir) dans ses accords commerciaux. Il illustre les contradictions de l’UE dans la mise en œuvre d’une politique environnementale cohérente avec le Pacte Vert.15

Aussi, la signature de ces accords, comme ça a été le cas avec le CETA, permettent aux États signataires, en l’occurrence le Canada, de mettre la pression sur les règles élevées de protection de la santé humaine et animale et de l’environnement de l’EU.

La concurrence induite par la libéralisation des échanges est donc une menace pour la souveraineté de l’UE à adopter des normes ambitieuses pour la protection de l’environnement.

Pour aller plus loin :

BD Ines Leraud : le champ de bataille

Histoire des agricultures du monde : Laurence Roudart et Marcel Mazoyer

Reprendre la terre aux machines, l’Atelier Paysan
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