Peut-on être féministe et avoir une femme de ménage?
L
es études le prouvent malgré la participation massive des femmes au marché du travail, les rôles au sein du couple n’ont pas été redéfinis en conséquence. Les femmes s’occupent encore majoritairement des tâches domestiques dans leur foyer et cela même si la situation tend doucement à s’équilibrer dans le couple. Mais seulement parce que les femmes y passent un peu moins de temps.

Est-ce que nos intérieurs sont plus sales qu’avant? Il est probable qu’en partie nous avons revu nos priorités et que de l’autre, la technologie (lave-vaisselle, machine à laver, séchoirs, aspirateurs robots…) a simplifié nos vies mais la saleté s’accumule toujours. Alors, pour éviter les conflits qui peuvent parfois éclater et gagner du temps, quand on a les moyens financiers, on peut externaliser ces tâches ingrates en engageant une femme de ménage.
En Belgique, le secteur des titres services emploie plus de 150.000 personnes1, dont principalement des femmes. En 2004, quand l’Etat belge a lancé son programme de titres services, il s’agissait d’une mesure qui a été lancée sous la tutelle de l’ONEM et du ministre fédéral pour l’emploi2 et l’Etat finance 70% des coûts.3 Ce programme avait pour objectif de créer des emplois de proximité pour des personnes faiblement qualifiées et de réduire le travail au noir. 4
Peut-on être féministe et avoir une aide-ménagère? 5 Si on en croit le gouvernement, on peut dire oui: on donne du travail à une femme qui souvent aurait du mal à en trouver. Elle est engagée légalement, elle a une assurance pour les accidents. Mais est-ce qu’on ne se voile pas (un peu) la face? Est-ce qu’on peut avoir bonne conscience pour autant? Est-ce que ce n’est pas plutôt l’exploitation de femmes par des ménages les plus nantis que financent les impôts de tous les citoyens belges?
Externaliser le travail ménager pour gagner du temps pour soi et limiter les tensions dans un couple, c’est super. Mais tout cela est un luxe dont le prix est payé par les aides-ménagères?
Qui sont ces dernières ? Sans surprise, la majorité sont des femmes (oui il y a quelques hommes, c’est vrai mais ils restent très minoritaires) et elles sont souvent racisées et migrantes (96% à Bruxelles majoritairement d’Europe de l’Est, d’Afrique ou d’Amérique du Sud et d’Amérique centrale) et peu scolarisées. « L’aide-ménagère moyenne est donc une femme d’origine étrangère à faible revenu et qui a des enfants »6. Elles sont de plus en plus nombreuses à être plus âgées, un rapport de la CSC réalisé en 2021 faisait état de 35% âgées de plus de 50 ans7.
Des femmes dont la santé est mise à rude épreuve: “Les travailleuses de titre service sont 35 fois plus susceptibles de souffrir de troubles musculosquelettiques et 260 % plus susceptibles de souffrir d’une invalidité de longue durée au cours des cinq premières années dans le secteur. Les agents chimiques contenus dans les produits d’entretien présentent également des risques supplémentaires.”8
On constate que les aides-ménagères souffrent de problèmes pulmonaires, d’affections cutanées et de troubles musculosquelettiques….9. Les gestes effectués par les aides-ménagères sont répétitifs, physiques et amènent de nombreuses blessures. Les produits utilisés par les “clients” ne sont pas toujours des produits non toxiques pour la santé. Des produits que les aides-ménagères utilisent au quotidien et qui les mettent en danger sur le long terme. Pourtant, une société comme XLG HOME qui emploie plus de 4000 aides- ménagères vient de décider que les aides-ménagères qui sont absentes plus de 10% du mois recevraient le trimestre qui suit moins de titres services et devraient montrer un taux de présence pendant un certain temps pour récupérer leur montant initial. 10Une décision qui fait perdre beaucoup d’argent à des personnes déjà précarisées et en poussera probablement certaines à ne plus prendre le temps de se soigner.
Elles sont également nombreuses à être maltraitées que cela soit physiquement ou moralement. Nous avons rencontré des aides-ménagères qui travaillaient une journée de 7 ou 8 heures et ne pouvaient pas prendre de pause, ou qui devaient prendre celle-ci à la cave.11 Elles sont également nombreuses à travailler dans des maisons trop peu chauffées car comme les clients sont absents ils ne chauffent pas leur domicile. Chez la plupart des clients, il ne s’agit probablement pas d’un acte volontairement malveillant et d’un simple oubli mais encore une fois, ce sont les aides-ménagères qui le vivent au quotidien.
Un rapport de la CSC faisait état du fait qu’ une aide-ménagère sur trois a vécu des violences (31,7 %). 12Pour Aurélia Léon, les chiffres sont rares et ces violences sous-documentées. Si pour « 60% d’entre elles, il était question de violences verbales liées au sexe, allant d’une remarque sexuelle à des menaces sexuelles. 37% des femmes ayant subi de la violence parlent d’attouchements non désirés » 13 .Si les bénéficiaires femmes ou hommes se montrent violents, les hommes sont beaucoup plus nombreux à agresser sexuellement leur aide- ménagère.
Aide-ménagère, une piste de lancement vers un job plus valorisé?
Les emplois subventionnés devaient servir de pistes de lancement vers d’autres emplois non subventionnés mais ce n’est pas le cas dans le cadre des titres services. C’est un travail stigmatisé qui a des conséquences négatives sur la recherche d’un autre emploi : la personne a peu de temps pour chercher, et son expérience professionnelle ne sera pas valorisable.
Devenir aide-ménagère est-ce vraiment un choix ? Certaines femmes ont parfois choisi délibérément ce métier car elles apprécient la flexibilité de l’horaire qui leur permet de s’occuper en parallèle de leur famille, ou qu’elles ont envie de travailler ou qu’elles aiment le contact humain.
Il s’agit en effet d’un job flexible. L’aide-ménagère peut souvent choisir le nombre d’heures qu’elle travaille. Beaucoup d’entre elles sont donc en temps partiel. Il est quasi impossible d’effectuer un temps plein. Le temps de trajet entre les clients n’est pas pris en compte. Aucun client n’accepterait qu’elles arrivent à 6h du matin ou terminent à 22h. Leur temps de travail est donc par la force des choses réduit. Leur salaire horaire est déjà faible et avec un temps partiel, le salaire qu’elles perçoivent est faible: en moyenne 1.350 euros14. Un salaire qui n’est pas tellement plus élevé que ce qu’elles perçoivent en allocation de chômage et qui fait que ces femmes frôlent en permanence le seuil de pauvreté. “Ça permet de payer le loyer, ou de se nourrir, mais pas les deux !”15Un salaire faible qui permet souvent plus de survivre que de vivre décemment et qui permet difficilement à une femme de s’émanciper de son mari si celle-ci désire le quitter. Elles sont dans une situation de dépendance qu’il est difficile de justifier même si ces femmes veulent travailler et qu’en engageant une aide-ménagère on lui en donne l’opportunité. Certes, elle vous remerciera peut-être même de l’employer. C’est le cas de mon aide-ménagère mais le cadeau n’est-il pas un peu empoisonné ?
Pour ce qui est du caractère social que cherchent les aides-ménagères dans cet emploi, la plupart des clients ne sont pas présents lors de la prestation et ceux qui sont là, essaient généralement de croiser le moins possible leur aide-ménagère, qui doit elle se faire la plus petite possible. Mais elles jouent souvent un rôle important dans la vie des personnes âgées, qui sont davantage présentes à leur domicile pendant les prestations et qui sont en demande de contact et attendent leurs visites.
Revenons à notre question peut-on être féministe et faire appel à une aide-ménagère? Ne faudrait-il pas ne plus faire appel à tous les métiers peu considérés, et mal payés ? Mais jusqu’où aller ? Coudre ses habits (pour éviter aux ouvrières -elles sont bien plus nombreuses à travailler dans les usines- au Bangladesh et ailleurs d’être exploitées pour confectionner nos habits) ? Ne plus mettre en crèche ses enfants pour éviter aux puéricultrices (et aux puériculteurs même s’ils sont probablement encore moins nombreux que les ouvriers dans l’industrie textile) d’effectuer un emploi peu valorisé et mal payé ? Il existe probablement d’autres solutions plus constructives. De plus, si tous ces emplois disparaissaient du champ du travail rémunéré, nous devrions sûrement craindre que celui-ci soit effectué bénévolement par des femmes.
Quand j’en parle avec mon aide-ménagère, elle me dit que le féminisme ce n’est pas pour les femmes comme elle, qu’elle n’a pas les moyens de se poser ce genre de question. Mais moi? J’ai eu le temps de peser le pour et le contre, de décortiquer le rôle que je joue dans cette situation. Si j’ai bien essayé d’être présente, de ne pas l’invisibiliser, de rendre ses conditions de travail les moins pénibles possibles. Si elle me dit qu’elle se sent de la famille, je n’arrive pas à ce qu’elle ne m’appelle pas madame, me dise merci de lui donner du travail… Cela me rappelle brutalement à chaque fois que la relation dans laquelle nous sommes n’est pas si horizontale que cela. Que dois-je faire maintenant que j’ai pris conscience du rôle que je joue et que non je ne rends pas service à mon aide-ménagère, que le travail que je lui impose est nocif pour sa santé. Faire mon ménage moi-même et la licencier? J’aurai bonne conscience mais pour elle cela reviendrait juste à aller chez de nouveaux clients.
Alors oui, dans l’idéal, lutter contre le patriarcat et mieux répartir les tâches au sein du foyer permettrait peut-être de moins faire appel à des aides-ménagères, amènerait peut-être l’Etat à investir autrement son argent pour aider ces femmes à avoir un travail moins pénible physiquement et mieux payé. Mais pour l’heure ce ne sera probablement pas suffisant.
Ce n’est pas d’avoir une aide-ménagère qui est au final le plus gros problème mais les conditions de travail que subissent ces femmes. Alors pour participer à cette marche vers de meilleures conditions … la sensibilisation reste essentielle. A défaut, de renvoyer ces 150 000 personnes “pour leur bien” ce qui sonne très paternaliste … menons la lutte avec elles, car l’isolement de ces travailleuses rend difficile leur mobilisation sociale, une mobilisation qui peut ne pas être une priorité quand on lutte chaque jour pour survivre.
Revaloriser les métiers du care fait partie de la solution. Si ce métier était mieux valorisé cela offrirait de meilleures conditions de travail à tout le monde et pousserait probablement les hommes à se diriger vers ce type de filière. Diminuer le nombre d’heures d’un temps plein, en passant de 38 heures à 30 pourrait également permettre à plus de femmes d’avoir un salaire complet. Le corps serait un peu moins sollicité. Revaloriser cette fonction amènerait peut-être les bénéficiaires à mieux traiter la personne qui vient chez eux.
Alors peut-on être féministe et avoir une femme de ménage ? Moi… je n’ai pas la réponse.
Auteur/autrice
Marie Béclard
30/06/24






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