Pauvres enfants

Article 24 – Convention internationale des droits de l’enfant 1989

1. Les États parties reconnaissent le droit de l’enfant de jouir du meilleur état de santé possible et de bénéficier de services médicaux et de rééducation. Ils s’efforcent de garantir qu’aucun enfant ne soit privé du droit d’avoir accès à ces services.

2. Les États parties s’efforcent d’assurer la réalisation intégrale du droit susmentionné et, en particulier, prennent les mesures appropriées pour :

a) Réduire la mortalité parmi les nourrissons et les enfants;

b) Assurer à tous les enfants l’assistance médicale et les soins de santé nécessaires, l’accent étant mis sur le développement des soins de santé primaires;

c) Lutter contre la maladie et la malnutrition, y compris dans le cadre de soins de santé primaires, grâce notamment à l’utilisation de techniques aisément disponibles et à la fourniture d’aliments nutritifs et d’eau potable, compte tenu des dangers et des risques de pollution du milieu naturel;

d) Assurer aux mères des soins prénatals et postnatals appropriés;

e) Faire en sorte que tous les groupes de la société, en particulier les parents et les enfants, reçoivent une information sur la santé et la nutrition de l’enfant, les avantages de l’allaitement au sein, l’hygiène et la salubrité de l’environnement et la prévention des accidents, et bénéficient d’une aide leur permettant de mettre à profit cette information;

f) Développer les soins de santé préventifs, les conseils aux parents et l’éducation et les services en matière de planification familiale.

3. Les États parties prennent toutes les mesures efficaces appropriées en vue d’abolir les pratiques traditionnelles préjudiciables à la santé des enfants.

Il y a peu, alors que je me rendais à mon véhicule sur le parking d’une grande surface, un homme accompagné d’un jeune garçon m’aborda et m’expliqua avec beaucoup de dignité qu’il n’osait plus mettre son enfant à l’école, étant dans l’impossibilité de lui fournir un repas de midi. Profondément touchée par son récit, je lui tendis un billet, consciente que le répit ne serait que temporaire.

Depuis, cette histoire me hante et j’imagine, du moins j’essaie, la souffrance des parents incapables de satisfaire les besoins les plus élémentaires de leurs enfants.

Cas isolé ?

Hélàs non !

La Belgique détient en effet un triste record, celui de posséder un des taux les plus élevés d’Europe de pauvreté infantile. A Bruxelles, ce sont quatre enfants sur dix qui grandissent dans la pauvreté, un sur quatre en Wallonie et un sur dix en Flandres. Derrière ces statistiques, il y a la honte, la honte d’un pays parmi les plus riches du monde indifférent à la souffrance d’une partie de ses citoyens, de ses enfants et incapable d’y remédier.

Ces chiffres inacceptables posent un véritable problème pour l’avenir de notre société puisque celui-ci se trouve dans les mains de notre jeunesse, de toute notre jeunesse.

Le ‘Child Poverty Explainer’1 de l’EAPN et d’Eurochild définit la pauvreté infantile comme suit : «Un enfant vit en situation de pauvreté si le revenu et les ressources disponibles pour son éducation sont insuffisants au point de l’empêcher d’avoir un niveau de vie considéré comme acceptable dans la société dans laquelle il vit et suffisant pour garantir son bien-être émotionnel et physique ou son développement».

On sait que la pauvreté prive les enfants de ce dont ils ont le plus besoin pour survivre et s’épanouir  comme la nutrition, l’éducation, la santé et l’eau,… et lorsqu’ils grandissent, les conséquences de ces privations se cumulent et nuisent considérablement à leur bien-être, tout en diminuant leur capacité à bâtir un avenir meilleur pour eux-mêmes et pour leur famille.

Pourquoi cette pauvreté ?

Elle est généralement la conséquence d’événements divers qui peuvent se combiner pour maintenir la famille dans la précarité ou l’y faire basculer.

Un emploi mal rémunéré dû à un manque de qualification, la perte d’emploi d’un ou des deux parents font que les revenus sont ou deviennent insuffisants pour les besoins du ménage.

Les emplois demandant peu de qualifications disparaissent au profit de l’automatisation. Plus personne aux caisses des parkings ou pour vous servir le carburant à la pompe, plus d’ouvreuses pour vous mener à votre place ou pour vendre des chocolats glacés à l’entracte dans les cinémas, bientôt peut-être plus de caissières dans les supermarchés, remplacées de plus en plus souvent par les appareils automatiques,…

Si l’on ajoute à cela les délocalisations, les licenciements dits économiques, on comprendra qu’accéder à l’emploi et à un revenu décent n’est pas toujours facile.

Une incapacité physique de travailler donnant lieu à des indemnités de la mutuelle, pour autant qu’il s’agisse d’un travailleur sous contrat et non d’un indépendant qui, sauf dans le cas où il aurait souscrit une assurance complémentaire couvrant ce risque, ne percevra rien, est également une cause potentielle d’appauvrissement de la famille.

Un divorce ? Une séparation? et ce ne sont plus un mais deux loyers à payer, du mobilier à acquérir, des pensions et contributions alimentaires à verser aux enfants et éventuellement à l’ex-conjoint, avec là aussi un risque de précarisation.

La situation se corse encore si les pensions et contributions fixées par jugement ne sont pas versées. Certes un fonds existe pour pallier ces absences, des démarches seront nécessaires et prendront du temps.

Ajoutons à cela des crédits à rembourser, prêt hypothécaire pour l’achat du logement familial, prêt à tempérament pour l’acquisition d’une voiture ou toutes autres choses responsables d’un potentiel surendettement suivi de saisies sur salaire et ce sont les revenus du ménage qui se trouvent amputés.

Les prix prohibitifs des loyers sur le marché privé et le manque criant de logements sociaux obligent des familles à s’entasser dans des appartements inadaptés, sans confort parfois même insalubres ne permettant pas un développement optimal des enfants tant au niveau de leur santé que de leurs études, de leurs relations sociales.

Pire encore, des familles expulsées de leur logement n’ont d’autre choix que la rue. Comment y élever des enfants, comment préserver leur santé dans le froid et sans hygiène, comment les aider à mener à terme leur scolarité dans ces conditions indignes ?

Lorsque ces différentes causes se combinent, c’est bien souvent le début d’une spirale infernale emmenant parents et enfants dans une précarité telle que des choix doivent être faits entre se soigner, manger, se chauffer, payer son loyer, …Chaque sou compte pour tenter de satisfaire les besoins fondamentaux, pas question de penser à des loisirs, à des vacances, aux activités parascolaires, aux classes vertes ou de neige,…

Quelles sont les conséquences de cette précarité sur l’enfant et sur son développement ?

Elles sont malheureusement trop nombreuses.

Elles concernent en premier lieu sa santé. Consulter un médecin peut être pour certains un luxe qu’ils ne peuvent s’offrir sauf, et c’est devenu le seul moyen de rencontrer un médecin, à se rendre aux urgences des hôpitaux.

Une visite chez le dentiste est bien trop onéreuse, les caries ne seront pas soignées. Certes il y a le côté inesthétique – celui qui montre que vous êtes pauvre – mais pas seulement, la digestion et le dos peuvent être impactés.

Quant aux lunettes, elles représentent parfois une charge trop lourde, avec pour conséquence que l’enfant qui lit mal ou difficilement rencontrera des problèmes tout au long de sa scolarité.

Sans visite régulière chez un médecin, des pathologies ne sont pas décelées, certaines bénignes, d’autres plus graves mettent en danger la vie de l’enfant.

Une bonne santé exige une alimentation suffisante et de bonne qualité et ça, c’est cher donc on se contente du bas de gamme, pas toujours très bon … avec les risques de carences, d’obésité, …

La scolarité des enfants en situation de précarité n’est pas un long fleuve tranquille. Les apprentissages à domicile sont difficiles, les devoirs sur un coin de table, les leçons apprises dans la promiscuité et le bruit, souvent sans l’aide des parents submergés et fatigués, voire incapables intellectuellement, demandent tant d’efforts et de concentration que certains baissent les bras, fuient l’école et perdent tout espoir d’une vie meilleure quand ils ne sombrent pas dans la délinquance.

Pour les plus motivés il y a les écoles de devoirs et parfois des enseignants dévoués qui les prennent en charge.

Difficile aussi quant on est pauvre d’avoir des relations sociales, on n’assiste pas aux goûters d’anniversaire des copains de classe puisqu’on n’a pas les sous pour un cadeau ni pour rendre l’invitation, on ne fréquente pas les parcs d’attraction, on ne va pas au cinéma, à la piscine… et en plus, il faut trouver des excuses pour justifier sa non participation: il faut garder le petit frère, la grand-mère est malade, une punition pour mauvais bulletin,… Il faut faire preuve d’imagination pour ne pas avouer sa misère. La honte, toujours la honte…

La rue est le royaume de ces enfants, on y joue au foot et on rêve de la carrière de Maradona, de Lionel Messi,… si on ne tombe pas aux mains de bandes de voyous en quête de dealers,…

Des solutions ?

Une fois de plus, il est fait appel à la générosité des contributeurs privés et des associations.

Les restos du cœur

Inventés par l’humoriste Coluche au milieu des années 80, ils avaient pour vocation de disparaître rapidement…. Près de 40 ans plus tard, ils sont toujours là et de plus en plus sollicités. Si à l’origine, chacun pouvait s’y rendre sans condition, aujourd’hui, les bénéficiaires sont sélectionnés en fonction de leurs revenus. La demande est devenue trop importante et l’offre se réduit au fil des années tant en quantité qu’en qualité. La grande distribution essaie désormais de brader ses invendus plutôt que de les distribuer gratuitement aux associations qui sont obligées d’accepter des produits de piètre qualité voire impropres à la consommation.

Les banques alimentaires

« Les Banques Alimentaires belges luttent contre la faim et le gaspillage alimentaire. Avec plus de 650 associations et des milliers de bénévoles, nous sommes solidaires des personnes dans le besoin ». 1

Elles fonctionnent elles aussi avec les surplus des supermarchés et avec des dons privés. La distribution des colis alimentaires est assurée par des bénévoles.

Viva for life

Chaque fin d’année depuis 2013, la RTBF se mobilise pour venir en aide à des associations luttant de différentes façons contre la pauvreté des enfants.

Cette année, ce sont plus de 8 millions d’euros qui ont été récoltés grâce à la générosité des citoyens wallons et bruxellois et répartis entre une centaine d’associations œuvrant dans une série de domaines. Ces projets visent à augmenter le nombre de prises en charge de familles et d’enfants mais aussi à améliorer la qualité de celles-ci grâce entre autres à des travaux d’aménagement, l’achat de matériel, l’engagement de personnel qualifié.

Dans notre pays, le contexte socio-économique dans lequel évolue un enfant peut être le facteur le plus déterminant en ce qui concerne son bien-être et ses perspectives d’avenir.

« La seule chose qu’on peut faire c’est vivre le moment présent, on ne peut pas voir plus loin. Ce que je souhaiterais c’est que tout ce qui est négatif se termine enfin, qu’on puisse vivre quand même une vie normale ». (Témoignage de Khalya, jeune fille de 17 ans au micro de la RTBF durant l’opération Viva for Life.)

Autre témoignage, celui de Sébastien et Coralie, parents de 8 enfants qui après avoir été expulsés de la maison qu’ils avaient achetée croyant y couler des jours heureux et devenue insalubre suite à des vices de construction, se sont trouvés à a rue.

Aidés par l’association « le Triangle », la famille a pu trouver un hébergement pour quelques mois permettant au papa de suivre une formation et, à terme, de trouver un emploi. Un nouveau départ pour eux.

L’UNICEF

L’UNICEF Belgique plaide pour une approche vigoureuse, structurelle et multidimensionnelle de la pauvreté (infantile) en prévoyant des moyens adéquats pour que les besoins de base des familles soient assurés.

Il faut offrir un accès à des services de qualité pour le bien-être des enfants, maintenant comme à l’avenir et permettre la participation des enfants dans les processus de prise de décisions qui les concernent et la possibilité de prendre part à des activités lors des temps libres.

UNICEF Belgique appelle tous les partis à soutenir ces engagements importants.2

De nombreuses autres associations ou initiatives privées interviennent dans cette problématique: épiceries sociales, OXFAM qui propose des vêtements à des prix très démocratiques, les Petits Riens et leurs meubles de récupération, les frigos solidaires, les ressourceries où chacun peut déposer livres, vaisselle, …à disposition de tout amateur,…

Et l’État dans tout ça ?

Les autorités des différents niveaux ont établi un plan national de lutte contre la pauvreté infantile.

Ce plan d’action présente une série d’objectifs.

Il s’agit en premier lieu de donner aux enfants l’opportunité de grandir dans des familles ayant accès aux ressources adéquates en militant pour un revenu suffisant en combinaison avec un soutien financier complémentaire.

Le second objectif vise à soutenir les parents afin qu’ils puissent combiner travail et vie familiale. Il faut pour cela donner aux familles l’accès à des services de qualité et à des opportunités.

Stimuler l’attention spécifique pour les années de petite enfance en promouvant une offre de services intégrée dans laquelle les besoins de l’enfant sont centraux constitue le troisième objectif de ce plan ambitieux.

Il faut ensuite promouvoir la participation des enfants aux activités sociales, sociétales, de loisirs et sportives et stimuler leur droit à être entendus.3

Jusque là, les mesures se sont révélées insuffisantes pour contrer ce fléau. Le plan qui prévoyait de sortir 82.000 enfants de la pauvreté s’est révélé inopérant puisque celle-ci n’a fait qu’augmenter !

Solidarité des citoyens, actions caritatives des associations, intervention de l’État, … cela suffira-t-il à éradiquer la pauvreté ? À faire cesser ce scandale qui jette l’opprobre sur un pays qui, malgré sa richesse, ferme les yeux sur la misère de ses citoyens les plus vulnérables, les enfants?

Seul le temps nous le dira…

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